Le Baiser : voir ou ne pas voir, telle est la question. J'aimerais rebondir sur l'allusion de Vick au cinéma et au baiser "de cinéma" dans un post récent. Je suis étonné par le nombre de questions qui ont trait au baiser. Ce sont souvent des questions qui, sous couvert de "technique", pointent de réelles inquiétudes : inquiètude de la première fois, inquiètude de la sensation délivrée, inquiètude quand à la sensation perçue, inquiètude quand à la profondeur de ce partage des sens avec l'autre. Je trouve que justement, le baiser de cinéma rejoint ces inquiètudes dans le sens où il incarne le véritable mythe du baiser.
Le baiser se suffit à lui même. Il est entièrement contenu dans un seul sens. Un baiser ne s'entend pas. Un baiser ne se voit pas, les yeux fermés, les yeux ouverts, les yeux dans les yeux, l’instant où les lèvres se touchent demeure hors de vue, comme ces masques splendides aux bouches dissimulées sous des voilettes de dentelle. Le baiser est loin du dictat du visible et de ses corollaires : images, clichés, photos... On sait qu’il est beau sans jamais l’avoir vu, ce baiser donné ou reçu.
Mais pour preuves ? Nos yeux ? Non, ces faux frères nous ont abandonnés, j’ai presque envie de dire enfin... Il faut se projeter avec toute la force de son imagination hors du cadre, hors caméra, pour se voir embrasser. Et c'est là que l'on rejoint la scène du baiser de cinéma. Voir, voir doublement, être voyeur du baiser et de sa propre frustration de spectateur. Oui, un baiser, c’est comme le cinéma, un instant dans le noir, un fantasme et une réalité : le noir de l’hypnose, un fantasme pour les yeux et une réalité pour la bouche. Jamais ces deux sens ne se retrouvent aussi séparés, presque opposés au moment de cet acte intrigant, porteur d’un mystère sensuel et étrange qui nous mène au cœur de nos perceptions les plus intimes. De cette fusion/frustration jaillit parfois une émotion intense, d'autant plus intense qu'on ne l'attend pas mais que l'on pressent, qui nourrit nos inquiètudes inconscientes.
Finalement le baiser ne se plait à se montrer que lorsqu’il est sûr qu’il restera caché, ce en quoi il n’a pas tort. Il tire sa force de ce paradoxe, de cette filtration du visible qui nous laisse orphelins de l’image. Nous sommes tous des orphelins qui crient, appellent et redemandent le sein de leur mère comme des nouveaux nés encore aveugles. Nous sommes cette nature et cette complexité. Qu'il est beau d'être inquiet. Soyons inquiets.
__________________ Tout l’or du monde est dans tes yeux, dommage. |